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jeudi 2 janvier 2014

Cher Mr. Darcy d'Amanda Grange

. Amanda Grange nous offre une version épistolaire du classique de Jane Austen : Orgueil et Préjugés. Pemberley et Longbourn sont décrits à travers le point de vue des différents personnages, mais plus particulièrement à travers celui du romantique Mr Darcy. Une série de lettres nous dévoile comment ce dernier surmonte son chagrin après la mort de son père bien-aimé ; comment il va gérer ses affaires le liant au scandaleux Mr Wickham et comment il va tomber amoureux de la spirituelle Elizabeth Bennet.

Amanda Grange est l'auteur d'une série de romans sous forme de journaux intimes consacrés aux héros masculins de Jane Austen. Je ne m'y suis pas vraiment intéressée jusqu'ici mais j'ai eu envie de découvrir son dernier en date, qui se présente cette fois comme une relecture sur le mode épistolaire de Pride & Prejudice.
Je l'ai terminé il y a quelques jours et je dois dire que j'ai beaucoup plus aimé que ce que je prévoyais ! Comme toujours avec les adaptations des classiques de Jane Austen, quelques petites choses par ci par là m'ont gênée. Certains éléments de l'intrigue ne correspondent pas parfaitement à ma vision du roman mais ça reste assez minime. Et bon, je pense que lorsqu'on ouvre ce type de romans de paralittérature, il faut garder l'esprit ouvert ...
Cet ouvrage n'a pas la finesse ni la sensibilité du roman auquel il rend hommage mais il est loin de démériter face au reste de la production. Il reste bien écrit et bien ficelé.
Les lettres de Mary Bennet à son amie Lucy m'ont fait sourire à de nombreuses reprises. Amanda Grange a bien cerné le ridicule de ses propos et de son caractère. La jeune fille se met à lire Les Mystères d'Udolphe sur le conseil de son amie (tout aussi pédante qu'elle) et le voit, non pas comme un roman gothique et de pur divertissement mais comme un ouvrage d'instruction pour jeunes filles !
Dans l'ensemble, les personnalités des personnages sont respectées, j'ai tout particulièrement apprécié les lettres entre Elizabeth et Mrs Gardiner car on sent très bien l'attachement et la complicité qui les lie.
Les lettres que Darcy adresse à ses deux cousins, Philip et le colonel Fitzwilliam, sont pour le moins intéressantes car elles révèlent les pensées d'un personnage qui reste mystérieux et insaisissable aux yeux du lecteur pendant la majeure partie du roman de Jane Austen. La description qu'il fait de son attirance, de son inclination et de son admiration pour Elizabeth est crédible et touchante. Je crois que ces passages font parti de mes préférés parce qu'ils sont romantiques et sensibles. Amanda Grange a selon moi réussi à mettre des mots sur l'émoi amoureux de Darcy, sans dénaturer le personnage.
Donc, pour conclure, je dirais que ce roman épistolaire se lit très agréablement. Le récit est bien agencé et palpitant. Je le conseille volontiers. C'est une des meilleures relectures de Pride & Prejudice que j'ai lues jusqu'ici.

Le roman est disponible en français chez Milady (collection Pemberley) depuis le 6 décembre dernier.

dimanche 29 décembre 2013

Longbourn de Jo Baker ou Pride & Prejudice du point de vue des domestiques

Cette petite curiosité littéraire est sortie l'été dernier en Angleterre. En grande amatrice de Jane Austen et de romans dérivés, je me suis laissée tenter et je ne l'ai pas regretté.

If Elizabeth Bennet had the washing of her own petticoats, Sarah thought, she would be more careful not to trudge through muddy fields.

It is wash-day for the housemaids at Longbourn House, and Sarah's hands are chapped and bleeding. Domestic life below stairs, ruled tenderly and forcefully by Mrs Hill the housekeeper, is about to be disturbed by the arrival of a new footman smelling of the sea, and bearing secrets. For in Georgian England, there is a world the young ladies in the drawing room will never know, a world of poverty, love, and brutal war. A brilliantly imagined, irresistible below-stairs answer to Pride and Prejudice: a story of the romance, intrigue, and drama among the servants of the Bennet household, a triumphant tale of defying society's expectations, and an illuminating glimpse of working-class lives in Regency England.

J'ai apprécié ce roman même s'il m'a inspirée des sentiments pour le moins contradictoires. D'un point de vue strictement littéraire, je pense pouvoir dire que c'est une des "austeneries" les plus intéressantes que j'ai lues. Le roman est bien écrit, intelligent et extrêmement bien documenté. On sent que Jo Baker a fait un gros travail de recherche et qu'elle a mis beaucoup d'elle dans ce livre. J'ai lu plusieurs interviews où elle disait s'intéresser depuis des années à la vie des domestiques au XIXème siècle car ses ancêtres l'étaient. C'est à mon avis tout à son honneur de vouloir lever le voile sur des existences et des pratiques si souvent négligées dans la fiction et de mettre à l'honneur des personnalités intéressantes qui n'apparaissaient que comme des ombres dans le roman de Jane Austen.
Longbourn est la demeure d'un gentleman de bonne condition mais qui ne jouit pas pour autant d'une grande fortune. Elle ne nécessite pas l'emploi d'une garde de domestiques, nous ne sommes clairement pas à Pemberley et encore moins dans Downton Abbey. Ici, seules 5 personnes s'occupent du ménage, de la cuisine, de la lessive, des courses et de l'entretien de Longbourn dans son ensemble. Il y a Mr Hill, le majordome, qui commence à se faire vieux, Mrs Hill, son épouse, plus jeune et dynamique, qui occupe le rôle de la femme de charge entièrement dévouée au bien être de ses employeurs, les deux bonnes, Sarah, une jeune femme déterminée et un brin idéaliste et la jeune Polly, une gamine de 14 ans attachante et naïve. Au début de l'intrigue, un 5ème domestique les rejoint : le taciturne et mystérieux James Smith, le nouveau valet engagé pour seconder Mr Hill, dont la santé se dégrade.
En lisant ce roman, on a vraiment l'impression de vivre aux côtés de chacun de ces personnages, on assiste à leurs tâches quotidiennes, et on apprend peu à peu à percevoir leur attachement et le respect qu'ils éprouvent à l'égard de leurs employeurs mais aussi les rêves et espoirs qu'ils cachent au plus profond d'eux. Les descriptions de la vie domestique sont très réussies. Même si on est clairement face à une oeuvre de fiction, on sent que le roman a des qualités documentaires indéniables. L'auteur crée une vraie proximité avec ses personnages. Lorsque Sarah fait la lessive et s'acharne sur les jupons pleins de boue d'Elizabeth, le lecteur a presque l'impression de s'échiner avec elle.
Certains passages sont particulièrement émouvants. Je pense notamment aux scènes entre Sarah, Jane et Elizabeth. Sarah dit quelque chose de très beau au sujet de la personnalité de Jane. Elle est émerveillée par les qualités de coeur de sa jeune maîtresse et admire son caractère doux et apaisant, qui tranche avec celui de ses deux plus jeunes soeurs. On sent aussi toute l'admiration que Sarah a pour Elizabeth. Il me semble que le terme lovely est employé plusieurs fois pour la qualifier. A travers le regard de sa domestique, Elizabeth apparaît comme une jeune femme très charismatique, qui brille en société grâce à son intelligence et son esprit. Après l'annonce de ses fiançailles avec Mr Darcy (vers la fin du récit, donc), Sarah déclare être surprise d'entendre qu'on considère que le gentleman va épouser une femme en dessous de sa condition. Mr Darcy est excessivement riche, c'est certain, mais pour Sarah, Elizabeth est largement son égale !
Mary est moins ridicule et ridiculisée que dans le roman de Jane Austen. Elle apparaît davantage ici comme une jeune fille introvertie et négligée par sa famille, mais c'est peut-être aussi parce que Sarah n'a pas un regard aussi acéré et ironique que celui de la romancière ! Kitty et Lydia, elles, sont fidèles à elles-mêmes, des jeunes filles rieuses et insouciantes n'ayant que le flirt et les officiers en tête. La vie des domestiques est réglée sur celle de leurs employeurs. Lorsque Mr Collins vient séjourner chez les Bennet pendant quelques jours, il met la maisonnée sans dessus dessous. On ne s'en doute pas forcément lorsqu'on lit Pride and Prejudice mais les domestiques sont en émoi lorsque le cousin et héritier de Mr Bennet et donc sans doute aussi leur futur employeur, débarque à Longbourn.
Chacun des évènements dans la vie de la famille a une portée sur celle des domestiques (du moins, pour la plupart, car Elizabeth a aussi une vie privée, et heureusement !), chaque visite nécessite une préparation scrupuleuse et minutieuse en coulisses.
Elizabeth est l'héroïne de Pride & Prejudice, Sarah est celle de Longbourn. On peut dresser des parallèles intéressants entre les deux jeunes femmes, même si elles sont très différentes et ne passent pas par les même épreuves. Dans le roman, Sarah aussi tombe amoureuse et se pose des questions sur sa condition ... Mais là où Longbourn s'éloigne singulièrement du roman de Jane Austen, c'est dans sa tonalité. Alors que Pride & Prejudice est une comédie de moeurs, brillante et solaire, Longbourn joue beaucoup plus la carte du drame. Il est nettement plus noir et plus sombre, dans la peinture des sentiments et des personnages. Il faut dire que Sarah, James et les autres ne sont pas privilégiés et n'ont pas le même vécu que les héros et héroïnes de Pride & Prejudice.
Jo Baker livre ici un roman qui est tout sauf édulcoré. La violence occupe une place importante dans le récit, notamment celle de la Milice, mais elle est aussi présente dans le coeur et le passé des personnages. Le roman n'est jamais complaisant. La vision de Jo Baker donnera matière à discussion, c'est certain ! Je n'ai pas adhéré à tout, dans la mesure où j'ai eu du mal, parfois, à voir autant de noirceur et de médiocrité dans certains des personnages...
Même si certaines interprétations de l'auteur risquent de faire grincer les dents de beaucoup d'admirateurs de Jane Austen, Longbourn reste un roman bien écrit et assez fascinant. Malgré des éléments d'intrigue discutables, il offre des scènes à l'imaginaire saisissant (la description de Pemberley est très réussie). Et puis, il m'a donné envie de relire Pride & Prejudice et de retrouver Elizabeth & Darcy (qui m'ont un peu manquée pendant ma lecture, je dois bien l'avouer).

mardi 17 décembre 2013

Miss Elizabeth Bennet d'AA Milne


Parmi les oeuvres de "para-littérature" austenienne que j'ai pu lire,  celle-ci figure indéniablement parmi mes préférées.  Il s'agit d'une pièce de théâtre adaptée de Pride & Prejudice par un certain Alan Alexander Milne, en 1936.

Cet A. A Milne n'est autre que l'auteur du célébrissime Winnie The Pooh (qui soit dit en passant est une merveilleuse oeuvre pour la jeunesse, que je conseille chaudement à tous ).
Dans les années 30, alors que les critiques et autres amateurs de littérature étaient en pâmoison devant les soeurs Brontë, Milne, lui, décide de rendre un hommage à une autre romancière anglaise quelque peu délaissée, Miss Austen.
Il décide donc d'adapter Pride & Prejudice pour le théâtre. J'ai lu cette pièce avec un immense plaisir. J'ai retrouvé la verve d'Austen, son humour teinté d'ironie et surtout ses personnages si truculents sous la plume d'un auteur qui ne démérite pas et qui parvient à restituer la brillance de l'oeuvre originale.

A. A Milne signe ici une adaptation et toute adaptation est sujette à des coupes, des choix (plus ou moins éclairés, il est vrai) qui peuvent mettre en péril la clarté ou encore la richesse de l'oeuvre originale. Miss Elizabeth Bennet fait une centaine de pages, il est donc tout naturel que certaines scènes du roman de Jane Austen soient passés à la trappe, ou encore modifiées. Je ne vous en ferai pas une liste ici, ce serait bien inutile. Je préfère vous laisser le plaisir de découvrir la pièce par vous même. Miss Elizabeth Bennet est pour moi une oeuvre de caractère, un petit bijou d'humour inspiré, qui saura ravir les admirateurs du roman.

Les dialogues, toujours aussi vifs et brillants, ainsi que la mise en scène, plutôt cohérente, participent à rendre cette lecture aussi agréable que palpitante. On sent sans le moindre mal qu'AA Milne s'est follement amusée à l'écrire. La pièce donne la part belle à la répartie comique, on ne s'y ennuit pas une seule seconde tant les sarcasmes et les bons mots pleuvent. On y découvre notamment un Mr Bennet en très grande forme ! En outre, j'ai tout particulièrement apprécié les ajouts. L'auteur s'est en effet permis de nous offrir quelques scènes inédites, qui ne figuraient pas dans le roman. On assiste notamment à une discussion fort intéressante entre Bingley et Darcy, ou encore entre Mr Collins et Charlotte Lucas. Et enfiin, on a droit à une déclaration d'amour entre Darcy et Lizzy plus longue et qui a l'excellent mérite d'échapper à tout sentimentalisme exacerbé et malvenu !

En bref, cette pièce est un petit délice qu'il serait dommage de se refuser ! Je n'aurais qu'un seul regret à formuler après la lecture de cette pièce : celui de ne pas pouvoir la voir sur scène !